LE SECRET

À la frontière entre la Hongrie et la Serbie, j’ai pensé :
Ça y est, le voyage peut commencer.
Mais c’était aussi le début d’une pause qui a duré plus longtemps que prévu.
Je retrouvais des ami-es et j’avais une publication en vue. Les archives collectées ont été sélectionnées, traitées et mises en page par l’équipe de Matriaršija. Je disposais enfin d’un confort pour étaler les idées récoltées en chemin. Il y avait surtout cette chasse sauvage pratiquée sur l’Untersberg en Autriche qui avait laissé une forte empreinte. Cette croyance d’une chasse fiévreuse dans le ciel, s’étend partout en Europe et a donné près de Salzburg un visage tout particulier.
J’étais heureux également de pratiquer le dessin régulièrement et ressentais les effets de cet atout qui fixe ce que la caméra n’attrape pas.
Le jour du solstice d’été, j’étais encore en ville, apaisé et heureux de vivre un concert punk sur un espace autogéré où des skaters avaient construit des modules en béton sous le pont Brankov. En rentrant avec Brüno qui avait bu quelques bières, nous avons marché aux bords du Danube en déblatérant des certitudes.

Je me suis dit, ce voyage ne doit pas être une performance, déjà, je n’en ai pas les compétences physiques, et aussi pour échapper à cette construction sociale de l’exploit. Je ne nie pas, par le passé, avoir ressenti le besoin de me prouver des choses et j’espérais cette fois-ci aller « à la rencontre de » et récolter…
Cependant ce voyage avait une vue curative, je souhaitais panser les plaies émotionnelles, foutre le camp.
Je m’étais fixé quand même un objectif de durée, un an, au moins. Et en ce début juin je me suis dit, déjà un quart du voyage, ça passe vite.

Ce premier long arrêt me permet d’effectuer des recherches quant à la suite de l’itinéraire. J’avais prévu de longer l’endroit où le Danube se refait une jeunesse, alimenté par l’eau des Carpates et où les gorges parfois étroites ont servi d’affichage ethnique car on y voit les têtes des rois de l’époque sculptées dans la roche, en guise d’avertissement.
Je souhaitais passer par là, mais la chaleur de l’été m’a fait changer de plan. J’aimerais rejoindre la fraîcheur des montagnes.
Johanna et Brüno me montrent le film Leptirica de Djordje Kadijevic et je décide de rejoindre les vallées où ont vécu des vampires. Un tracé m’intéresse au travers de la Serbie et du Monténégro. On m’assure la rencontre de légendes et une histoire de cathares serbes m’attire, «Bogumili ».
Il me reste un dessin à faire pour l’affiche du festival Novo Doba et un soir je vais courir à Ada, un lac près de la rivière Sava. En fin de parcours mon genou droit craque et me donne l’impression de s’enfoncer sur lui-même.
Le lendemain matin je boite toujours, il y a un problème.

Une panique s’installe, je dois soigner ça et rester serein.
Une amie me conseille un cabinet de kinésithérapie, je vais avoir des séances toute la semaine.
Le week-end suivant, un mal au dos s’est installé et j’accompagne Brüno à la piscine. Je décompose les mouvements le plus possible en allongeant les bras, pensant que la contracture se dénouera. Le lendemain mon épaule gauche me fait souffrir, je ne peux plus lever le bras, je décide d’attendre. Parfois les contractions se volatilisent sans laisser de trace, mais pas cette fois. Un message s’était dissimulé dans la douleur, comme une icône cachée dans l’écorce d’un arbre. Une icône qui désire communiquer dans une langue qu’on a oubliée.

Je visiterai à divers degrés l’univers médical Serbe en vain, qui ne trouve pas de nom approprié dans les données savantes.
Je suis allongé sur un lit et à partir d’ici je vais voyager.
La douleur est une donnée qui s’expérimente et s’inscrit dans un système de valeurs. On se réfère souvent aux premières fois, quand nos doigts d’enfant se coincent dans une porte, la sensation du courant électrique sur une prise défectueuse, les premiers points de suture, et cætera.

Habituellement avec une douleur vertébrale, du repos d’abord et des étirements ensuite ramènent à un niveau acceptable. Si les symptômes perdurent, la visite vers un professionnel est recommandée. L’autorité de ces praticiens délivre toujours le même code secret, « ça ira mieux ». Un sésame qui introduit un peu de paix et de confiance, nécessaire à la guérison.
Aujourd’hui où j’écris, il est difficile de me replonger dans ces douleurs, non pour le côté traumatique, mais par l’impression qu’il ne s’agit pas de moi, que je ne suis plus lui.
Petit à petit des murailles en papier mâché, édifiées en l’honneur de « ma personnalité » s’écroulent. Je perds le « cool » et lutte contre le doute qui s’installe.
Je prévois toujours de repartir bientôt, dans 10 jours, une semaine, le week-end prochain, et à l’approche du départ, la douleur s’intensifie, se déplace. Cette dernière croque la vie à pleines dents.
Je suis alité et espère me retrouver en montagne près de la fraîcheur d’une rivière, à l’ombre d’une forêt, le visage doré par la lumière rasante du soir. Je désire tellement me retrouver seul au milieu de tout, visiter ces édifices païens en Bulgarie et peut-être écouter de la musique traditionnelle. Je m’imagine observer le mont Ararat, au loin…

Pourtant je suis dans cette chambre, sans bouger, expérimentant un mal inconnu qui m’empêche de dormir et de l’oublier. La fatigue pique mon système nerveux et je délaisse peu à peu la lecture, le dessin et les films. Cette douleur prend la forme d’une spirale et me pousse profondément en moi, et au fond, il n’y a rien, une pièce sombre qui ne laisse pas dessiner ses contours.

Depuis le début je fuyais, je ne voulais pas affronter la vérité et surtout j’avais peur du face à face avec moi-même. Pénétrer dans les espaces vides avec une présence humaine minimale m’apaise, et avec ce grand voyage je désirais un grand soulagement. J’ai commis l’erreur d’en faire un objectif. Il allait pourtant bien falloir se confronter aux réalités en soupesant les souvenirs, les envies et les besoins.
Un ménage méticuleux du passé avait dressé un joli tableau, le beau rôle, rien à se reprocher. De vieux souvenirs surgissent au milieu des détritus.
Dans les limbes me vint une réflexion, on repart toujours de zéro.
Depuis mon arrivée à Marseille en 2012, je m’étais appuyé sur la petite réputation que l’on s’était créée à travers le dessin en compagnie de Dav Guedin. On disait de moi que je dessinais beaucoup et je profitais de cette notoriété alors que j’accumulais les heures passées hors du bureau. J’étais assis sur un tas qui s’amenuisait.
La stabilité d’une relation amoureuse avait appuyé cette inertie.

Pendant l’été, Brüno garde la chienne d’une amie, et sort la promener le soir. Je les accompagne. Nous contournons la maison où se trouve leur appartement pour emprunter un chemin à l’aspect étrange. Des barricades en palettes, des chaînes cadenassées entre des poteaux, des piliers plantés dans des blocs de béton, toutes sortes d’objets barrent la route et nous nous faufilons à travers. Brüno m’explique que des voitures passaient par là autrefois et que les riverains ont décidé d’y mettre fin. Au fond de la voie, la vue se dégage, dévoilant un panorama sur Belgrade, et au loin se distingue les trois tours Rudo, vestiges de l’idéal Yougoslave.
Jela fait sa crotte et, à travers le sac plastique, je ressens la chaleur de ses entrailles.
Le chemin s’assombrit sous la végétation et à notre droite des bâtiments attendent de s’écrouler. J’apprends que ce complexe abritait une caserne, apparemment pour stocker et réparer des véhicules. Après le conflit qui éclate à la mort de Tito, les Serbes vivant en Croatie furent relogés dans ces bâtiments. Bientôt tout cela va être rasé pour faire construire des immeubles modernes comme ceux situés juste derrière.
Un grand espace goudronné se libère et Jela court un peu.
Accrochée à une palissade, une lampe crève l’obscurité, la nuit est chaude et autour du chemin grouille la vie. Les grillons d’abord, en fond, les chats se faufilent parmi les herbes sèches et les hérissons qui sous le poids des pics imitent le son des pas. Une sensation de spectres en promenade s’imprime.
Nous finissons le tour par une rue éclairée.

Alors certes, c’est l’été, les réseaux m’informent des ami-es qui s’amusent et des inconnu-es qui meurent, et je vis ma parenthèse dans un nombril européen, un nombril que personne n’observe, malgré cette population qui n’en peut plus du régime de Vučić. Marseille et Belgrade ont perdu un peu de leur folie pour se faire grand-remplacer par un rêve ultralibéral.
Je m’occupe des plantes dans l’appartement, mets mon doigt dans la terre et les déplace en fonction de la lumière. J’ai un pot de basilic à côté de mon lit et je le renifle tous les matins.
J’imagine que quelqu’un quelque part agite une poupée vaudou. J’ai observé un signe avant la première blessure, mais je préfère ne pas en parler.

Un feu s’est déclaré, au loin, là-bas, dans le dos. Je vais voir de nouveaux spécialistes, rentre dans une machine qui joue une musique bruitiste d’avant-garde. Cervicales déplacées, on pense qu’un nerf s’est coincé, mon bras gauche devient douloureux. Je me renseigne de mon côté, tente d’identifier la douleur, trouve des mouvements à effectuer. Je me soulage un moment, espère du mieux, prépare un départ, puis le feu reprend.

Pour trouver le sommeil, je vais répéter le tour Jela plusieurs fois par nuit, espérant que mon mal se soulage. Une terreur m’envahit, je suis à sa merci. Au lever du jour un café fort active ma circulation et je m’endors pour une heure ou deux. Le manque de sommeil amplifie la douleur qui repousse le sommeil, ouroboros.

En fin de journée, je vais souvent à Gardos, tour anciennement austro-hongroise qui domine le Danube. Le soleil se couche derrière cette tour. Sa lumière traverse les tombes orthodoxes du cimetière de Zemun et éclaire d’une teinte orange les rives du fleuve, bordées de saules et de peupliers. Les soirs de pleine lune, cette boule fascinante se dévoile pile en face. Les touristes viennent faire des selfies, et moi qu’est-ce que je fous là ?
Je m’accroche à ce voyage dans la peur de le voir se terminer ainsi. Oui ! Il y avait une ambition, je répondais, Turquie, Géorgie, pour ne pas trop m’étendre, je m’interrogeais sur mes capacités également. Mais au fond, l’arrogance voyait loin, et imaginait les routes du Pamir, voir naître ces montagnes lentement, à la vitesse du pédalier, et au comble du projet, je m’imaginais en Asie de l’Est, prendre un bateau pour Taïwan et rejoindre mes ami-es qui viennent tout juste d’y emménager.
C’est trop ridicule d’arrêter là ! Ce dernier rempart lâche ainsi que mes petites considérations d’en faire un voyage sans impact. Je réserve un billet d’avion pour la France…

Beauvais fin août 2025, j’ai pris le minimum, mes parents sont venus me chercher à l’aéroport et je les appelle, car je ne peux plus porter mon sac à dos.
Je suis tonton depuis une semaine et rencontre le nouveau-né, je crains de gâcher la fête, mais au contraire, l’excitation que procure l’heureuse nouvelle minimise un peu mon état. C’est tout petit et très impressionnant, ce bourgeon humain.
Mon frère habite non loin de la Défense.
Je pars explorer la jungle architecturale, le bras gauche en bandoulière, j’écoute les «Ambiance Works » d’Aphex Twin en marchant lentement.
Des larmes coulent sur mes joues, calmement, au rythme de cette musique «Stone in Focus ». En cet instant, je suis séduit par l’harmonie des formes anguleuses, ce concours de nombril, sauvage et poétique. La « Danse » de Shelomo Seilinger me touche, symbiose de béton et de végétal.

On reprend les tests, la partie gauche de mon visage ne répond plus, moteur et sensitif. Pour me rincer les dents, je dois me fermer la bouche avec les doigts si je ne veux pas en mettre partout, ça me fait pouffer. Je me réveille la nuit pour mettre des gouttes dans l’œil gauche qui refuse de se fermer. La drogue est bonne, tribut d’un pays colonial, et parviens enfin à dormir.
IRM, électromyogrammes, prises de sang, c’est mon baptême dans la cathédrale médicale. J’ai la sensation d’être rentré dans un tunnel et je ne parviens pas à observer la lumière au bout.
Un soir, j’allume une énième fois le téléphone avant de dormir et lis un email du laboratoire médical qui délivre la vérité par le sang. Il s’agit de la borréliose de Lyme en phase 3. C’est la phase qui atteint le système nerveux. J’attends le matin pour l’annoncer aux parents qui, depuis mon retour, m’assistent et patientent.
Tout cela ressemble à un mauvais roman policier où on attend le dénouement pour se débarrasser du bouquin. Surprise? Pas vraiment, tandis que les moustiques me laissent presque tranquille, il m’est arrivé de rentrer de forêt avec une vingtaine de tiques accrochées. Il y a toujours un tire-tique dans mes bagages.
Dans les premiers temps, je fumais encore et je me souviens réveiller le parasite en approchant la cigarette incandescente afin de voir les pattes bouger. Puis le pied de biche miniature attrapait la bestiole et la décrochait en tournant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. La piqûre était ensuite nettoyée au désinfectant. Il est vrai que j’avais zappé cette dernière étape ces dernières années.
Cependant, je m’ausculte tous les soirs à la frontale avant de rentrer dans le duvet. Je peux facilement prétendre avoir été piqué plus de cent fois. Cela m’est même arrivé à vélo en roulant dans des herbes humides. J’étais aussi informé de l’érythème migrant et je n’ai jamais observé ce cercle infectieux. En me renseignant sur la maladie, j’apprends que seulement 30 % des personnes infectées développent l’érythème.

Mais c’est quoi Lyme ?
On appelle Borréliose de Lyme une bactérie de nature infectieuse qui pénètre un corps étranger (le mien) en imitant certaines bactéries naturelles. Elle est en forme de ressort et peut modifier les informations de ses transmetteurs, ce qui la rend parfois indétectable. L’infection peut se déclarer en 3 phases, une précoce qui entraîne l’érythème migrant, une deuxième phase qui se détecte par des douleurs articulaires ou un besoin de sommeil, et une troisième phase, dite tardive.
Dans le cas de la phase 3, les bactéries se logent près du système nerveux et grignotent la myéline, la gaine des nerfs. On se retrouve avec « les fils qui se touchent », comme si des souris, en mangeant le plastique des gaines électriques, avaient créé un incendie dans la baraque.
Mais il y a une partie occulte dans cette maladie, dite Lyme chronique, et à en lire les témoignages sur divers sites d’informations, ce n’est pas très rassurant.
Nous sommes début septembre, l’été est toujours présent, et je vais à la plage vêtu de noir, bras, jambes et parasol, le gothique est de sortie et mon antibiotique est déconseillé avec le soleil. Je règle tout de suite mon alimentation, rajoute des compléments et retire l’alcool, le gluten, le sucre, le lactose.
J’écoute des podcasts, lis des articles, passe des appels téléphoniques, je m’informe. C’est un peu excitant au début, toutes ces infos puis les témoignages me plongent dans le vide.
Je ne peux profiter de cette immobilité pour dessiner, car mon bras gauche est touché. J’observe un spectacle qui a lieu en moi, un bilan pas très glorieux qui étale les projets avortés. Je dramatise et pense que mon état ne va pas s’améliorer. Je réécris en catastrophe un futur constitué d’abandons, je ne vais plus dessiner, plus voyager, plus travailler au musée, plus construire une maison isolée, plus rencontrer…
Puis un oncle qui a déjà subi un enfer médical bien plus grave dans sa jeunesse me conseille d’arrêter les lectures alarmistes. Stop.

Le ciel gris retient encore un peu la lumière de l’été et reflète sur le vert profond de l’océan des teintes argentées qui dansent sur la surface, délicates, prenant soin de ne pas éblouir. C’est l’étal et la mer se repose un instant dans un clapot rassurant. Les enfants sont retournés à l’école et les touristes sont coiffés poivre et sel, un peu comme les mouettes. Je retire mes vêtements noirs, lentement à cause de la main gauche douloureuse et pénètre l’eau fraîche et salée. Les pieds pointent et sautillent pour garder la surface au niveau du cou. Je profite de ce moment presque comme avant. Je vais sortir me sécher et instant après instant, remonter au niveau d’une autre surface, avec la même sensation de fraîcheur.

Heureusement je vais beaucoup mieux et recommence à sortir sous les étoiles. Je remercie celles et ceux qui m’ont apporté du soutien et de la force.