PAUSE AUVERGNE


Après les 960 kms me séparant de la pointe de Crozon, je fais une pause et je rejoins un ami au nord de l’Auvergne qui m’héberge quelques jours.
Mimile confectionne avec soins des sacs à dos conçus pour suer, sous le nom de Vaisseau Terre. Cela concerne des activités comme la randonnée, l’alpinisme et le bikepacking.


Je prends le temps de ressentir la propagation des douleurs. J’ai l’intuition qu’avec l’effort du vélo, si la bactérie est toujours dans le corps, elle devrait se manifester. J’ai conscience des limites du protocole, mais pour l’instant tout se passe normalement, je gagne un peu de confiance.

En 1991, deux randonneurs allemands découvrent un corps momifié qu’ils prennent dans un premier temps pour un accident d’alpinisme. Des analyses révèlent qu’il s’agit d’un lointain cousin de plus de 5 000 ans.
Surnommé Ötzi, ce voyageur dans le temps remonte de nombreuses informations sur la vie de nos ancêtres.
Il apparaît qu’il était parasité par une borréliose et qu’il avait en sa possession divers champignons médicinaux tels que le Coriolus versicolore.
Pour me soigner d’une possible rechute de Lyme sous sa forme chronique, c’est ce même champignon que je consomme tous les matins pour activer le système immunitaire. Ça me conforte de penser que ce remède est utilisé depuis si longtemps.
Une autre méthode, plus intuitive a été de consommer des champignons psychoactifs en petite quantité.
La borréliose de Lyme avait littéralement grignoté les nerfs au niveau des cervicales endommageant la mobilité des bras.


Un jour en Bretagne, je mâche l’acidité du produit, une puissante montée me surprend. Je reste prostré derrière la table de la cuisine et redécouvre mes sensations. Une énergie se propage jusqu’au bout des bras, jusque cet auriculaire qui, depuis des semaines, influencé par une douleur fantôme, s’était recroquevillé. Mes doigts s’étirent en prenant de profondes inspirations, et la main ouvre son printemps.


Mimile m’accompagne deux jours en direction des montagnes bourbonnaises. Les hivers sont humides depuis des années et les chemins qui auparavant étaient gelés et durs comme la pierre, sont désormais gras et mous.


On dort dans une ruine de château, endroit secret de Mimile, où plus jeune il a imaginé les jeux violents des enfants. Puis il repart chez lui et je continue vers Grenoble.


Après la Loge des gardes, j’aperçois au loin des monts enneigés, mon cœur se serre. Je me lève du vélo, fais des virages inutiles et chante les louanges de cette idylle retrouvée.


Grenoble, l’Isère, Riton, et les montagnes blanchies qui embrassent la ville, l’étouffent parfois. Sur la première partie du trajet, j’ai adoré les villes des alpes, Lucerne, Innsbruck, Salzburg. Je m’imagine moins bête et plus jeune, partant étudier là-bas.

Grenoble m’a toujours fait forte impression, tout comme la famille de Riton Lamort. Depuis l’époque de The Batmen, groupe des années 80, ses parents ont entretenu le mirage de « la bande de Rockers » et l’ont transmis à leurs fistons. Ils m’invitent au concert de NAPALM DEATH. Le chanteur pratique le trail, ça se ressent lors de sa performance très dynamique. Les puristes diront, c’est pas le bon chanteur, c’est pas les musiciens d’origines, sur place c’était puissant.
Je quitte la ville avant que la météo tourne, les prévisions annoncent des perturbations.
Salut l’artiste !

Après le lac de Chambon, sur la route de La Grave, je me rappelle des tunnels bien angoissants, sans espace pour les vélos, et décide de passer de l’autre côté du lac par un chemin de randonnée. La piste est condamnée, un bloc de béton barre la route et un panneau interdit l’accès aux cycles et aux piétons, prétextant des chutes de pierres. Merde alors ?! Ce ne sont pas quelques cailloux qui vont m’empêcher de circuler ? Et puis les tunnels pleins de circulation ne sont pas mieux.
Une énorme coulée a détruit le chemin et étouffe le passage par un mur en neige dure. Au centre de l’édifice se trouve un toboggan glaçé et en contrebas, un amas de pierres. Il est difficile d’imaginer l’ampleur des forces qui ont opéré ici.

Je fais demi-tour pour rejoindre la route. En milieu d’après-midi, le col est ouvert, mais j’ai réservé une chambre dans un gîte à Villard d’Arène, car la météo annonçe de fortes précipitations. Je me dis naïvement que je passerai le lendemain.
Un plafond sombre et chargé recouvre la vallée.


Pendant trois nuits j’attends que le col du Lautaret ouvre, au cœur d’une tempête de neige. Le gîte accueille un stage de ski de rando. La météo les pousse à approfondir la théorie au chaud. Les guides et les gérants me persuadent de ne pas me diriger vers le col. Cependant, une voix intérieure contredit les conseils, je m’obstine à vouloir passer. Mais le côté exceptionnel des conditions climatiques me fait changer d’avis. Je fais le point sur mes ambitions et m’interroge. Pourquoi mon choix est toujours orienté contre l’autorité ? La montagne est très en colère, il est évident qu’il faut jouer le jeu. Il m’a fallu cependant ces quelques jours pour devenir raisonnable. Et dans ces hauteurs, les règles se respectent. Mais d’où vient cet entêtement ?


Je questionne l’autorité, pense aux systèmes qui la structurent en laissant aller mes pensées: une idée surgit le temps d’un éclair alors que sa propagation, extrêmement lente, a le temps de voir naître une forêt. Certaines idées devenues des dogmes, ont fait l’usage de la force pour s’étendre plus rapidement, trahissant souvent leurs étymologies. Toutes ces contradictions et tous ces paradoxes ont façonné les sociétés dans lesquelles nous évoluons. Ce qui est bon, mauvais, les animaux qu’on laisse vivre et les mauvaises herbes qu’il faudrait arracher.


Après trois jours d’immobilité, je roule vers le col d’Ornon plein d’entrain, une joie me traverse. Après être revenu sur mes pas en passant par les tunnels gelés qui mènent au lac de Chambon, j’emprunte un chemin forestier le long de la Lignarre. Le vélo s’enfonce dans la neige molle et fondue de fond de vallée. Je dois rouler sur les anciennes traces de pneus qui ont durci la neige. Un schéma se dessine et décompose les forces en actions. J’envoie souvent des à-coups sur la roue avant, pour sortir d’une ornière sans prendre en considération l’arrière. Les lignes directrices des roues ne coopèrent plus et l’engin se retrouve perpendiculaire au chemin.


De même en portage, mes pieds glissent sur la neige et je me figure comment dépenser le moins d’énergie en poussant le vélo pour le garder le plus vertical possible.

J’aime le côté technique des chemins, en montée comme en descente. Découvrir ça pas à pas est très stimulant.
Je passe le col d’Ornon vers 17 heures, la journée est belle, le ciel dégagé, mais sur les flancs, d’impressionnantes avalanches gisent. En ces conditions climatiques, les dieux reprennent possession des sommets enneigés.
Bientôt, cette neige fondra, laissant place au miracle du printemps et les mauvaises herbes fleuriront. Je me sens parmi elles. Cet entrelacement du vivant et son impitoyable équilibre me fascine par sa complexité, alors qu’une forêt de douglas en rang d’oignons ne m’inspire aucune émotion. Un parallèle entre notre manière de cultiver et notre façon de penser s’invite à ma réflexion. La monoculture anéantit le divin qui nous entoure.
Vive les mauvaises herbes, faisons partie de la nature !

En filant sur l’Ubaye, la limite de la neige se situe sous les 1000 mètres. Des chiens hurlent près d’un hameau, je sens le bivouac proche, mais il est préférable de s’éloigner un peu. Un homme se promène avec des jumelles, on discute un moment. Il est intrigué par mon voyage et moi par les animaux qu’il observe. Je lui raconte que le col du Lautaret est resté fermé. Il a observé des bruants des neiges à 1 300 mètres, ce qui est anormal pour ces oiseaux qui aiment les hauteurs enneigées. Ça doit vraiment barder pour qu’ils descendent si bas.
La neige n’a pas été constante cette année, fondant trop rapidement, ce qui l’a empêchée d’observer le loups, mais il me certifie qu’une ou plusieurs meutes se situent plus haut. Je suis dans le Champsaur et il s’agit peut-être de cette zone où Jean-Michel Bertrand est venu filmer « La Vallée des loups », assisté de Marie Amiget.
Des aigles, des vautours et même le gipède barbu qui est revenu depuis peu.
Il me propose de dormir chez lui, je décline, car l’endroit est accueillant, il fait encore bon, mais un point météo annonce des perturbations dans la nuit, neige et vent.
Là encore, j’en fais qu’à ma tête. Je suis excité.


Je monte le tarp, dresse le triangle d’appoint pour rétrécir l’entrée, au cas où. Je prépare le thé pour le matin puis découpe les ingrédients pour une soupe miso, une échalote, de l’ail, du tofu, des algues et un mélange de champignons et de tomates séchés qu’une amie m’a offert. Je rajoute des nouilles de sarrasin. Brossage de dents, pipi, et je glisse dans le duvet retrouver mon livre. Les chiens continuent de gueuler, j’imagine le loup pas trop loin.


Sur le point de m’endormir un bruit m’inquiète. Il y a une rivière à côté, bruit blanc, mais une impression de gros engins se superpose, comme s’il y avait une autoroute à côté de la rivière. Les chiens hurlent.

Une bourrasque bouscule vivement le camp et confirme l’origine du son, ça va secouer.
Je me lève pour tendre les haubans et rajouter des points d’accroche, je ne veux pas me réveiller et devoir courir pour retendre la toile en pleine nuit. Je me suis fixé à un arbre et pour plus de confort j’ai placé la faîtière très haut, le vent s’engouffre par dessous.


Plutôt que de remanier tout le camp, je dispose des pierres autour pour casser la course de l’air. Il fait bizarrement chaud. Ma frontale gicle des jets de lumière et éclaire les masses informes de la neige.

Une panique s’installe en moi. Que se passe-t-il ce soir ? Le vent continue de s’inviter à l’intérieur de mon camp et mon sac de couchage bouge tout seul, j’ai l’impression que quelque chose est déjà là sous le tarp. J’ai vu un tronc me lancer des regards hostiles ! Mon cerveau est en ébullition, je décide de rester concentré sur ma tâche et de ne pas me soucier de ce qui se passe autour. Les dieux des sommets sont-ils en promenade ?!
Il se met à pleuvoir, j’ai fini mes réglages, j’insère des bouchons d’oreilles et tente de retrouver le sommeil. Les bouchons me permettent de dormir malgré le bruit de la toile synthétique qui ondule et fouette. Mais parfois, une rafale plus intense m’arrache du sommeil.

Le campement porte les stigmates d’une nuit agitée. Il est tout détendu.
Mon intérieur est humide et il se met à neiger. Je prends le temps pour boire un thé et lire. Le vent est tombé.
Plus tard je remballe et tout est trempé, c’est malin, il pleut en se rapprochant du zéro, je ne peux pas enchaîner un bivouac. Je vais sécher chez l’habitant. C’est paradoxal d’insister pour bivouaquer et de payer une chambre d’hôte le lendemain. C’est ainsi…

Le ciel s’éclaircit, mais le vent reste puissant. En hauteur, le climat semble extrême, les nuages contournent la forme des crêtes à une vitesse folle.
Des cols restent fermés et je dois emprunter un peu la route Napoléon. Rouler parmi les véhicules motorisés qui déboulent à 90 km/h n’est pas très agréable. Mais je parviens à retrouver des chemins plus calmes.
J’arrive à Poligny. Au centre du village, encerclé par les monts enneigés se trouve un four à pain qui est très spacieux et, surtout, qui m’abriterait du vent. Je vais trouver le maire du village qui me donne son autorisation et m’indique la bonne source potable. Ça m’plaît ici !!


La vitesse du vélo, jour après jour, m’a donné l’illusion d’assister à la naissance des montagnes, poussées par le sol. Elles vont désormais rapetisser. Leur proximité me procure une énorme joie, j’ai du mal à l’expliquer, mais à l’intérieur tout est en vibration. J’imagine l’avenir. Je ne suis pas encore rentré que j’imagine déjà de futurs voyages. Je suis très reconnaissant de simplement pouvoir y réfléchir, car six mois auparavant je pensais que j’allais y mettre un point, que cette liberté m’était confisquée. J’ai aussi beaucoup appris cette année en termes d’organisation, sur le vélo et sur le terrain. Je suis heureux de constater que la flamme brûle toujours dans mon ventre.

La sensation d’être « passé au travers » aussi installe en moi une base stable, au travers de la maladie, au travers de l’hiver, de la tempête de neige, au travers d’une ambiance générale nauséabonde.
Je vais continuer à suivre le cours de l’eau, jusqu’à la mer.


Je dessine une virgule sur ma trace pour passer à la Baume sous la grotte de Marie Madeleine. Je pousse le vélo au-dessus d’une ancienne glacière. Une grande surface plane servait il y a seulement cent ans à récolter la neige. Des chênes furent plantés afin de maintenir la neige en place et prévenir son écoulement. C’est sous un de ces chênes majestueux que je plante l’avant-dernier bivouac.


La nuit tombée, les branches tortueuses, dans leur enchevêtrement, me protègent autant qu’elles m’impressionnent. Les ombres bougent et dansent laissant germer tous les fantasmes. Je ressens une présence, cette chose m’a-t-elle suivi ?


Je vais ensuite rejoindre le massif de l’Étoile et tel un félin, appréhender ma proie en la contournant. Me revoilà, je bondis sur Marseille.