PAYS BRETON

En passant par Callac je m’assure que la statue du cheval de trait est toujours là. Ce cheval me paraissait énorme et il l’est toujours. À l’époque le portique du jardin d’enfant était très haut aussi et je garde le souvenir des chaînes de la balançoire sur mes petits doigts. Pendant les repas de famille, j’avais promis aux grands parents d’apprendre leur langue, le Breton. Je ne l’ai pas fait. Il y a un skatepark qui a poussé, en béton.

Je me dirige vers la forêt de Duault, petit plateau avec des gorges exposées sud-ouest. Je tente de trouver un point de vue, la forêt est trop dense mais les mousses qui la recouvrent m’engagent à ralentir. Les formes insolites des souches déracinées contredisent la gravité, affleurant le monde sous-terrain. J’essaie d’imaginer.

L’endroit se prête au bivouac, je prépare un feu.
C’est une forêt de culture, de gros engins déchirent la terre avec leurs crampons et certaines essences ne sont pas locales.
Le ciel se dégage alors que pénètre, parmi la silhouette des arbres, une lumière pâle se frayant un chemin. La lune tente de prendre pied mais ne parvient que par petite touche, à atteindre le sol. C’est silencieux, pas d’oiseaux de nuit, juste au loin un groin qui grogne puis disparaît. La forêt semble vide, suggérant au songe d’aller voir ailleurs. Un sursaut me réveille et me ramène brusquement au pied de cette souche, sous ce tarp.


Le ciel rougit puis se couvre, il pleut finement.
Des gorges du Corong jaillissent plusieurs souvenirs, les ballades en famille et les fêtes à l’auberge de Ty Pikouz, à chaque fois les mousses du chaos granitique réveillent le féérique. Le regard se coince dans les interstices du terrain, espérant débusquer un conte, une légende, sous ces roches, apercevoir une ombre. Une silhouette s’échappe, trop rapide pour qu’une image se fixe.

La tradition orale subsistait par la transmission, elle s’est figée dans les livres, recueillie par les collectes, et l’objet s’est travesti en grimoire. Depuis, les contes se regardent derrière la lumière de nos cellulaires, entre deux collaborations commerciales. Pourrait-on toujours imaginer les petits êtres de la forêt si le Corong déversait du Breizh Cola? Je persiste à rêver de façon naïve et pense faire parti de la farce.

En remontant le cours d’eau par la route, je rejoins la lande de Locarn, les curiosités géologiques s’accompagnent toujours d’un désert. Depuis ce champ de fougères oranges ou la bruine pénètre chaque couche de vêtements, j’entends les basses répétitives d’un sound system, un souvenir.

Adolescent, nous nous retrouvions sur des parkings de supermarchés la nuit, attendant un signal pour démarrer le convoi. Sur place la lumière des projecteurs effaçait le décor et on s’amusait devant les enceintes de la free party. Au lever du jour, ce paysage familier se dévoilait, une lande brûlée par l’automne sous une pluie froide et fine, en suspension, alors que les menhirs gardaient le troupeau. La présence de drogues récréatives appuyait la mythologie de la teuf et les histoires circulaient comme les bouteilles à partager.

Il y avait la sordide histoire de « Marie la teufeuse » et cet inconnu qui avait reçu la sentence d’être menotté à un arbre en ayant avalé une forte dose de LSD. Il était dit qu’au matin on avait retrouvé ses deux mains rongées sur une mare de sang que le tronc avait absorbé. Je n’avais pas remis en question, adolescent, que pour échapper au châtiment, se couper une main aurait suffi. Mais l’image m’avait séduit.

Ne plus vivre en Bretagne et revenir en touriste me convient. Je m’autorise désormais à découvrir chaque recoin, les pierres notamment et ces sculptures en granite sur lesquelles le temps a glissé pour arrondir tous les angles et effacer le bestiaire ancien. Fascinantes disparitions, Morgane, Mélusine, Merlin…

À Kergrist-Moëlou, je m’abrite sous le porche d’une église et prépare deux gros pieds de moutons ramassés près d’un énorme bloc. La pluie continue et un point météo me confirme que ça ne va pas s’arrêter.








