TENTER DES CHOSES

Dans l’obscurité d’un bunker, des fantômes ivres viennent toquer la tranquillité.
Départ de la pointe bretonne un premier janvier en direction de Marseille, avec mon vélo, d’une manière ou d’une autre, j’avance.

Je parcours le bout du monde avec excitation, cap de la chèvre, le Faou, forêt du Cranou. Une sensation de montagne me traverse quand je longe les bords du Rivoal. Puis les monts d’Arrée m’accueillent comme je l’ai tant de fois fantasmé, grisâtres, avec des bourrasques de pluie, fouettant le visage et contractant une peau déjà en alerte. Le sol est gorgé d’eau, de flaques gelées. Le jour disparaît ne laissant derrière lui que des teintes bleutées. « Bonsoir Lune »

« Je m’imagine, ici même, dans un autre temps, sur un cheval, je cherche des baies persistantes qu’une guérisseuse m’a suggéré d’avaler.

Cette pauvre monture ne supporte plus mes caprices et se traîne sur ces terres délaissées. Il y a bien ces récolteurs de tourbe qui fréquentent la bouillie au milieu de ce désert. Ce qu’ils appellent la bouillie est un méandre plongeant au fond de la terre et recouvert de boue. Des bulles de souffre jaillissent et éclaboussent, laissant l’impression de cuire dans la marmite du diable, le chaudron des monts !
Une ceinture de rocs d’où culmine le menez Mikel, domine les marais. Une chapelle est plantée, là où les anciens communiquaient avec les astres, nt… nt…

Sur ce menez Mikel, on peut grimper afin d’y récolter l’eau de rosée, à l’aube du solstice d’hiver.
Un sabot craque la croûte gelée et transperce une mare, ma monture se cabre. Je me relève du sol et la voilà partie au milieu des fougères brûlées.

Puis tout se calme, le vent a cessé, les oiseaux se taisent et la marmite se repose. Une lueur nocturne dévoile et dessine le contour des arbres à fagots.
Au creux de ce silence se distingue maintenant un son aigu, grattant le tympan et glaçant les os, couinement d’une roue trop usée. Mon visage reflète la teinte de la lune. « Il ne faut surtout pas que je le regarde ! »
Au loin traverse lentement l’ouvrier de la mort, l’Ankou, tirant sa charette, l’Anaon… »

Après un bivouac glacial, je quitte ces contrées par les routes pour rejoindre la forêt luxuriante d’Huelgoat, équilibre parfait avec le désert des monts. Je ne m’éternise pas au chaos granitique, trop d’humains, et remonte vers le bois de la lande. Un espace plat, dans une pente, me paraît accueillant. Des billes de neige tombent subitement en début de nuit, ce qui recouvre partiellement la forêt sous laquelle je bivouaque. J’avais bien remarqué que les températures baissaient car j’ai peiné à réchauffer mes mains près du feu.

Au matin, j’entrecoupe le rangement du camp par de petites pauses ou je glisse les mains sous les aisselles. L’alcool à brûler que j’utilise pour mon réchaud passe quelques temps aussi au chaud, sous mon manteau. Ce liquide peine à prendre feu quand il fait trop froid. Ma veste abrite également toutes les batteries et appareils électroniques que je trimbale avec moi.

Quand je quitte Huelgoat par une vallée et rejoins une ancienne voie de chemin de fer, tout est figé et cristallin.

J’arrive à Rostrenen, chez la famille au chaud, et à l’extérieur tombe une épaisse couche de neige qui se maintient le lendemain.
C’est grisant d’évoluer ainsi en Bretagne, avec la sensation d’être ailleurs et de croire que les nuages à l’horizon sont de gigantesques montagnes.
Pour couronner le tout je passe une nuit dans la maison en bois de mon cousin, construite de ses mains. Devant le poêle Deom Turbo, je suis comme dans un refuge.

Le lendemain, une pluie a fait disparaître toute trace blanche, donnant aux souvenirs de la veille un goût de mirage. J’ai laissé le vélo dehors…
Une tempête se prépare.
L’atmosphère est électrique et la température a légèrement augmenté, ce qui me fait transpirer sous les vêtements de pluie.
Je roule paisiblement le long du canal et regarde défiler un paysage régulier, puis je bifurque pour rejoindre le bois de Lanoué. Il me sera impossible de pénétrer ce bois, réservé à la chasse et ceinturé d’un grillage de 2,5 mètres .
Plus loin, je me glisse dans une ouverture, pensant que la réserve est terminée et me laisse piéger à l’autre bout. Obstiné, je ne veux pas faire demi-tour et j’enrage ! En longeant le long du grillage je cherche un passage en vain et me résous à enlever toutes les sacoches, pour les passer par dessus puis hisser le vélo de l’autre coté. Je maudis toutes les barrières !

Je choisis les routes d’asphalte jusque la forêt de Paimpont et me garde cette ultime descente en récompense le long de l’Aff, une single track de 8 kilomètres. Le gros de la tempête est censé démarrer à 17 heures et nous sommes en hiver, la nuit tombe vite. J’appuie sur les pédales.

J’aborde cette forêt mythique de Brocéliande par une hêtraie magnifique parsemée d’anciens troncs imposant la révérence. C’est beau un arbre quand on le laisse vivre. La rivière délimite un camp militaire et j’entends des tirs d’entraînement tout le long du chemin. D’une certaine façon, je m’attendais à autre chose en pénétrant ces lieux.
Le vent s’intensifie. J’ai réservé une chambre d’hôte pour m’abriter de la tempête. J’arrive quand le ciel s’assombrit et que la pluie s’intensifie. La maison est solide, en pierre, dans un hameau à quelques kilomètres de Paimpont. Je dors profondément sans ressentir la puissance du vent.

Au matin je profite du confort de la cuisine pour manger un petit déjeuner solide.
Je n’ai pas vraiment échangé avec la propriétaire, mais je sens sa présence grâce au bruit de la télévision, des sons de séries policières, qui contrastent avec le décors new age, les bouddhas et les attrape-rêves.
Elle entre et me dit souffrir, je demande de quoi et elle répond :
« Lyme »

Je me permets de confier que je suis dans le même cas et on échange sur le sujet. Rapidement, elle me replonge dans ce que j’avais tenté d’occulter et va loin, un peu trop loin. Dans son récit, je retrouve des éléments que j’ai déjà lus et d’autres choses plus incohérentes. Elle me dit avoir été infectée par sa mère, hérédité, elle parle d’une phase 4 qui attaque le cerveau, la mémoire, et s’adresse à moi en me disant : « t’es dans la merde ! » Aïe, où j’ai atterris? Je sors ces informations par l’autre oreille sans passer par la case cerveau et je file. Il pleut, je fuis.

Une graine est en train de germer et je repense à la conversation.
Cet automne, les étapes de la guérison m’ont permis de regagner de la mobilité d’abord et de l’autonomie. J’ai parcouru la forêt sur de petites distances, puis fait des sorties en vélo, un bivouac, puis deux, et me voilà parcourant à nouveau le terrain avec les sacoches bien remplies. Durant cette convalescence j’ai examiné chaque douleur avec la crainte qu’elle s’amplifie, que les bactéries recommencent à grignoter. Et à chaque fois, les douleurs disparaissaient et je reprenais confiance envers ce corps qui m’a été confié. C’est dans un état d’esprit serein que j’ai à nouveau quitté le cocon ce premier janvier.
Voilà que le doute s’installe à nouveau. Avec ce voyage, je compte bien savoir si je suis sorti d’affaire ou non.

Je roule 95 kilomètres et quitte la Bretagne, kenavo.

J’enchaîne les jours sur le vélo et agis de manière machinale ne sachant si j’y trouve du sens. Je reproduis ce qui m’a, par le passé, procuré du plaisir.
Je suis accueilli à Angers par une famille pleine de joie, pour une nuit, je longe la Loire et ses troglodytes et pendant un instant, je vis un miracle.

Passant sous une nuée de passereaux, le groupe m’accompagne sur une centaine de mètres, et pendant quelques secondes je suis avec eux. Porté par l’instant et la puissance du groupe, j’oublie tout. Puis la nuée vire et continue de danser plus haut. Je les remercie. Il est difficile d’expliquer concrètement ce que me procure ces expériences. Que ce soit sur ce vélo ou dans mes baskets, c’est sûr, j’aime être dehors. J’ai l’impression de me dissoudre et d’appartenir à l’environnement.

Le temps s’adoucît et le soleil étire les ombres à leur maximum comme cette errance qui, curieusement, me guide constamment vers l’Est. En souvenir d’un ami, c’est aussi dans cette direction que j’oriente ma tête lorsque je dresse le bivouac.
Je suis muni de piquets en alliage pour maintenir le tarp. Cependant, en cette saison, le sol est très mou alors je taille deux pieux en bois pour tendre la faîtière. Pour avoir le maximum d’espace à l’intérieur, j’exerce le maximum de tension sur cette colonne vertébrale.

Je quitte l’Indre et me dirige vers l’Auvergne. Des vues panoramiques se dévoilent et les journées annoncent plus de dénivelé positif. Je jubile puis roule jusqu’au quartier général de Vaisseau Terre.
Repos.






